Comprendre la culture et y répondre par la Parole

Le but du présent article est d’analyser le travail théologique de Timothy Keller sur la souffrance, à la lumière du modèle méthodologique proposé par Stanley Grenz1. Après une brève présentation de mon choix de théologien et de thème, je décrirai l’œuvre de Keller sur la souffrance. Suivront mon analyse méthodologique, puis mes conclusions sur l’approche théologique de Keller et sur l’importance de cette expression théologique du XXIe siècle pour le contexte québécois.

1. Pourquoi analyser Timothy Keller sur le thème de la souffrance

Timothy Keller est pasteur presbytérien. Il a fondé une église urbaine à New York en 1989. Sa prédication est centrée sur une présentation de l’Évangile qui soit tout aussi pertinente pour les incroyants que pour ceux qui cherchent Dieu ou qui sont déjà chrétiens. Keller est également, avec Donald Carson, le fondateur du mouvement The Gospel Coalition, dont les pendants européen et québécois sont respectivement Évangile 21 et SOLA. Il a par ailleurs aussi publié une douzaine d’ouvrages dont un sur la souffrance : Walking with God through Pain and Suffering.

Là où le missiologue de renom Christopher J. H. Wright propose « la mission de Dieu »2 comme clé d’interprétation centrale de l’ensemble des textes bibliques, Timothy Keller suggère quant à lui que « la réalité de la souffrance est l’un des principaux thèmes de la Bible »3. Cette dernière, précise-t-il, est « à propos de la souffrance autant qu’elle est à propos de n’importe quoi d’autre »4.

Mon choix d’auteur et de thème est ancré dans des raisons personnelles liées à mon engagement dans une même communauté chrétienne sur une durée de vingt ans. Celle-ci s’oriente de manière de plus en plus spécifiquement missionnelle, à la manière de Christopher J. H. Wright, ce qui semble relativement équilibré comme approche. Mais la manière dont cette orientation est véhiculée dans cette communauté tend à sous-estimer les dimensions plus intimes de la relation avec Dieu. Timothy Keller me paraît faire contrepoids à cette tendance : tout en étant missionnel lui-même, il ne manque pas d’insister sur la dimension personnelle de la foi et de l’engagement chrétien. Ces derniers aspects se dégagent particulièrement dans son travail théologique sur la souffrance.

2. Description du travail théologique de T. Keller sur le thème de la souffrance

Keller traite le thème de la souffrance sous trois angles distincts, mais complémentaires, que l’on pourrait approximativement résumer sous les vocables de philosophique, théologique et pratique. Sous l’angle philosophique, Understanding the Furnace, il cherche à répondre à ceux qui s’interrogent à propos de la souffrance, mais ne la vivent pas nécessairement au moment où ils réfléchissent à celle-ci. Sous l’angle théologique,  Facing the Furnace, il cherche à rassembler ce que la Bible dans son ensemble enseigne sur ce thème. Quant à l’angle pratique, Walking with God in the Furnace, il propose des ressources pour faire face à la souffrance quand on la vit.

L’une des caractéristiques de l’œuvre de Keller est qu’il ne se contente jamais de dresser un tableau de l’une ou l’autre de ces trois dimensions sans aussi faire intervenir les deux autres. La dimension philosophique, par exemple, est donc également théologique et pratique, même si elle est structurée pour répondre à un questionnement philosophique d’ordre cognitif avant tout.

La présente section fournira un aperçu sélectif de chacun de ces trois angles d’approche. L’angle philosophique s’adresse à des gens qui ne font pas présentement face à la souffrance, les angles théologique et pratique, s’adressent à ceux qui souffrent et cherchent à les préparer et à les aider.

2.1. Réflexions philosophiques de Keller sur la souffrance

Dans Walking with God through Pain and Suffering, Keller identifie assez tôt les lignes de force du christianisme pour aider ceux qui vivent pour et avec Dieu à faire face à la souffrance. Il contraste celles-ci aux ressources de diverses cultures, dont la culture séculière contemporaine, démontrant que les ressources offertes par la foi chrétienne sont supérieures à toutes les autres5.

Son analyse couvre les ressources pour faire face à la souffrance proposées à trois époques de la culture occidentale : la Grèce antique, le Moyen-Âge et la modernité. Pour chacune de ces périodes, il parcourt ce qu’il appelle leur littérature de consolation6. Par exemple, en réponse à la littérature de consolation des Grecs — ce qu’il identifie comme étant l’époque ancienne de la culture occidentale, à cause de l’influence qu’elle continue d’avoir sur nous encore aujourd’hui — Keller rappelle la solution chrétienne proposée par l’apôtre Jean en réponse à ce même contexte général : le principe rationnel derrière toute chose n’est pas impersonnel, mais personnel et divin. Il s’agit de la personne divine du Logos. Il s’agit du Dieu incarné en la personne même de Jésus7.

Du fait que, pour le christianisme, le principe directeur et rationnel de toutes choses — le Logos — soit personnel plutôt qu’impersonnel, ce n’est nullement par la raison (ou par des raisonnements) que le chrétien est invité à traverser les épreuves et la souffrance, mais par le réconfort d’une relation intime avec le Logos, Jésus8, qui a lui-même été jeté dans la fournaise ultime pour nous9. De plus, « la doctrine chrétienne de la résurrection renverse l’apparente irréversibilité de la mort »10. La justice sera ainsi parfaitement rétablie pour tous, et ceux qui souffrent maintenant obtiendront une pleine compensation dans un revers éternel de leur circonstance11.

2.2. Propositions théologiques de Keller sur la souffrance

Keller explique que le passage d’une vision théiste à une vision déiste du monde a non seulement affecté la foi en Dieu, mais aussi les réponses concernant la souffrance. En effet, la substitution progressive d’un cadre de référence faisant place à la transcendance par un cadre strictement immanent, accompagné de l’émergence d’un soi pleinement autonome, en faveur duquel la création tout entière existe, a conduit à une vision déiste plutôt que théiste de Dieu12. Dans le cadre théiste du christianisme, l’être humain est créé par et pour un Dieu personnel qu’il est possible de connaître par la Bible et avec qui il est possible d’être en interaction par la prière. Dans un cadre déiste, l’on n’a plus affaire à un dieu qui se laisse connaître ou avec qui l’on puisse établir une relation; par contre, ce dieu est là pour répondre aux besoins de l’être humain13.

Dans un cadre référentiel d’immanence absolue où l’on se sent de plus en plus en mesure de comprendre par la raison les causes de tout ce qui advient, l’idée d’un Dieu transcendant dont la raison dépasse la nôtre n’a plus sa place. Ces deux dernières perspectives, nommément l’immanence absolue et le déisme pratique, rendent douteuse, pour leurs adeptes, l’existence d’un Être tout-puissant qui permettrait la souffrance. En fait, elles rendent plausible la notion selon laquelle les grands malheurs puissent servir d’argument contre l’existence de Dieu14. Le christianisme résiduel, très présent en Occident, souscrit à ces deux cadres de référence. Il rendrait même ses adhérents plus vulnérables aux grandes souffrances ou injustices que l’athéisme cohérent ferme et convaincu, pour lequel il incombe à chacun de créer son propre sens.

Le christianisme des temps plus anciens fournissait pour sa part de solides fondations pour faire face aux grandes épreuves de la vie15. Quatre croyances chrétiennes servent d’appui encore aujourd’hui à cette force du christianisme d’antan : (1) la confiance « en un Dieu personnel, sage, infini, donc insondable, qui contrôle ce qui se passe dans le monde »16; (2) en Jésus, Dieu a souffert pour nous sur la croix, Dieu est donc pour nous et non pas du tout contre nous; (3) par la mort de Jésus sur la croix nous pouvons jouir de l’assurance de notre salut; (4) notre résurrection est aussi une restauration et « un renversement des apparentes irréversibilités de nos pertes » 17.

Keller propose en outre trois paires de doctrines chrétiennes qui ont tendance à satisfaire ce que Blaise Pascal appelait la raison du cœur : (1) la création et la chute; (2) le jugement final et le renouvellement du monde; (3) l’incarnation et le rachat18. « Les enseignements de la création et de la chute, écrit-il, enlèvent l’apitoiement sur soi qui afflige les gens imprégnés d’une vision déiste de la vie. Ils fortifient l’âme, la préparant à ne pas être surprise lorsque la vie est dure »19. Quant à la paire doctrinale du jugement final et du renouvellement du monde, la résurrection sera le moment où le Dieu juste établira une pleine et entière justice pour tous et récompensera ceux qui ont cru. Les justes, ressuscités dans un corps glorifié, seront comblés comme ils ne l’auront jamais été. « Le christianisme, affirme Keller, offre non pas simplement une consolation, mais une restauration — non pas seulement de la vie que nous avons eue, mais de la vie que nous avons toujours voulue, mais à laquelle nous ne sommes jamais parvenus » 20.

De plus, du récit biblique de Job, Keller tire deux conclusions. L’une est encourageante : « Si nous aimons Dieu et lui obéissons, pour lui et non pas pour notre propre bénéfice, nous commençons à nous transformer en un être fort, remarquable et sage. Si nous ne cherchons pas à nous trouver nous-mêmes, mais à trouver Dieu, nous trouverons éventuellement et Dieu et nous-mêmes »21. L’autre est vitale : si l’histoire de la souffrance de Job nous apprend que Dieu n’a de comptes à rendre à personne concernant la distribution apparemment aléatoire de la souffrance et de l’injustice, celle de Christ nous démontre que si nous souffrons, ce n’est absolument pas à cause de l’indifférence de Dieu. Bien au contraire, Dieu nous aime tant qu’il s’est fait pour nous un Dieu souffrant22.

2.3. Suggestions pratiques de Keller pour faire face à la souffrance

Les réflexions qui précèdent et les textes bibliques conduisent Keller à distinguer ce qu’il nomme deux balanciers fondamentaux parmi les enseignements bibliques sur la souffrance et l’injustice : (1) la souffrance est à la fois juste et injuste; (2) Dieu est à la fois un Dieu souverain et un Dieu souffrant23. « Cela conduit, ajoute-t-il, à plusieurs conséquences pratiques, riches et puissantes. Parce que la souffrance est à la fois juste et injuste, nous pouvons pleurer et exprimer notre douleur sans l’ajout toxique de l’amertume. Parce que Dieu est à la fois souverain et souffrant, nous savons que notre souffrance a toujours un sens même si nous ne pouvons pas le voir » 24.

Parmi les thèmes clés à caractère pratique développés par Keller dans le cadre de ses travaux sur la souffrance l’on trouve aussi les suivants : savoir distinguer entre la connaissance intellectuelle et la connaissance personnelle de la souffrance25 et de Dieu26; reconnaître la souveraineté de Dieu27; admettre qu’il existe de multiples formes de souffrance28 et que leur effet sera très différent pour chacun selon plusieurs facteurs29.

D’autres thèmes rendus plus explicitement pratiques par le traitement qu’en fait Keller incluent notamment des moyens et encouragements pour traverser épreuves, souffrances, désarrois, inquiétudes, angoisses et obstacles rencontrés dans nos vies. Le cadre général associé à ces moyens pratiques — parfois appelés aussi disciplines spirituelles, ou moyens de grâce — est une vie vécue pour servir Dieu et aimer son prochain, mais aussi une vie imparfaitement orientée vers ces objectifs et vers le désir de connaître Christ toujours de mieux en mieux30.

Dans la troisième partie de son livre, Keller propose divers moyens très concrets pour « marcher avec Dieu dans la fournaise »31, à raison d’un par chapitre : marcher, pleurer, faire confiance, prier, penser-remercier-aimer et finalement, espérer. Il explique et illustre chacun par des personnages de la Bible qui ont traversé de grandes épreuves.

J’aimerais conclure cette section sur le traitement de la souffrance par Keller avec un encouragement du théologien à l’étude : « L’un des principaux enseignements de la Bible est que presque personne ne croît en pleine maturité ou grandeur et ne découvre Dieu sans souffrir » 32.

3. Analyse de la méthodologie théologique de Keller d’après le modèle de Grenz

Keller, nous l’avons vu, propose une réflexion philosophique, théologique et pratique sur le thème de la souffrance. Ce faisant, il demeure constant dans sa méthodologie théologique de tout fonder sur la norme biblique, étayée, au besoin, par l’héritage chrétien et par les ressources culturelles.

Les Écritures sont traitées par Keller comme la norme normante et c’est le fondement qui semble déterminer son traitement de l’héritage chrétien — norme normée par la norme normante — et du contexte culturel. Il a parfois recours à des éléments du contexte culturel pour étayer son propos, mais il n’hésite pas à répondre à des aspects dominants de la culture qui s’opposent aux Écritures.

Les ressources provenant de l’héritage chrétien utilisées par Keller sont elles aussi évaluées selon leur appui ou leur opposition au texte biblique. Il s’appuie parfois sur une souche de l’héritage chrétien en accord avec les Écritures pour démontrer comment celle-ci répond à une autre souche de notre héritage qui s’est éloignée des enseignements bibliques sur la souffrance. De même, une dimension de la culture en appuiera ou en contrera une autre pour appuyer la norme normante.

Dans le reste de cette section, je fournirai quelques exemples de ce que je viens d’avancer sur l’interaction entre la Bible, l’héritage chrétien et le contexte culturel, chez Keller sur la souffrance.

3.1. La Bible répond à la culture par de meilleures ressources (métaphore d’action)

La troisième partie du livre de Keller, « Marcher avec Dieu dans la fournaise »33 est celle qui insiste le plus sur les dimensions pratiques ou ressources concrètes pour faire face à la souffrance. Dans un chapitre intitulé « Walking »34, Keller démontre par la Bible que le christianisme dispose de ressources qui sont supérieures à celles de la culture pour faire face à la souffrance. Le théologien amorce sa présentation par un survol des solutions contemporaines les plus courantes :

L’on ne parle plus de nos jours de supporter l’affliction, à la place l’on fait usage d’un vocabulaire tiré du domaine des affaires et de la psychologie pour habiliter les gens à gérer, réduire et composer avec le stress, l’accablement, ou le traumatisme. L’on conseille d’éviter les pensées négatives, de prendre soin de soi-même en aménageant des périodes de temps libre, d’exercice physique et de relations soutenantes, de travailler activement à la résolution de ses problèmes et « d’apprendre à accepter les choses que l’on ne peut changer ». Mais, tout l’accent est mis sur le contrôle immédiat de nos réactions émotionnelles et de notre environnement35.

Aux solutions courantes adoptées par le contexte culturel qui est le nôtre, dont un aperçu est donné dans l’extrait précédent, Keller débute sa réponse chrétienne biblique dans les termes suivants : « Pendant des siècles, cependant, le christianisme s’est rendu plus loin et plus en profondeur par son offre de ressources auprès des croyants pour faire face aux bouleversements de leur vie »36. Keller conduit ensuite ses lecteurs à observer que « l’une des principales métaphores que nous donne la Bible pour faire face à l’adversité est celle de la personne en train de marcher, notamment dans une situation difficile, périlleuse ou potentiellement fatale » 37.

Après avoir établi le fondement biblique de son propos, Keller réfléchit aux implications concrètes de cette métaphore de la marche pour la personne qui traverse des épreuves. Mais ce n’est pas sans répondre à nouveau aux objections potentielles qui résident en son lecteur, croyant ou non croyant, compte tenu du contexte culturel qui est le nôtre à tous et dont les origines remontent aux philosophes grecs. Aussi, précise-t-il :

La métaphore de la marche pointe à une idée de progrès. Plusieurs anciens voyaient l’adversité comme simplement quelque chose contre lequel résister et endurer sans fléchir, ni même rien ressentir, jusqu’à ce qu’elle s’en aille. Les gens de la modernité occidentale voient la souffrance comme un peu semblable à de mauvaises conditions climatiques : un phénomène à éviter ou dont vous devez vous tenir à l’écart jusqu’à ce qu’il soit passé38.

Keller invite ses lecteurs à comprendre que le christianisme propose une perspective plus dynamique et mieux équilibrée que celle des anciens pour qui il importait de résister contre l’épreuve ou de nos contemporains qui préconisent de l’éviter ou de s’en protéger. Anciens et contemporains subissent l’épreuve passivement en attendant qu’elle passe. Par voie de contraste, nous dit Keller, « La métaphore de la marche pointe vers une idée de progrès »39. Ce à quoi il ajoute, « Nous ne devons pas perdre pied en laissant simplement la souffrance déterminer notre voie »40. C’est au contraire notre confiance en un Dieu souffrant et aimant et souverain tout à la fois qui détermine notre voie dans la souffrance.

3.2. L’héritage chrétien vient en appui à la norme biblique (érudition chrétienne) 41

L’argumentation théologique sur la métaphore de la marche42 que l’on vient de considérer s’alimente à même les textes bibliques, dont Keller assume lui-même tout autant l’interprétation que l’application. Cela ne l’empêche toutefois pas de faire occasionnellement référence aux travaux d’un commentateur ou d’un théologien concernant un passage biblique particulier43.

Pareillement, dans son traitement théologique de la souveraineté de Dieu en lien à la souffrance44, Keller appuie la norme biblique sur l’érudition chrétienne45 contemporaine et ancienne, puis tire ses propres implications au regard du thème de la souffrance46. Concernant l’érudition contemporaine, Keller s’appuie sur B. B. Warfield, un théologien influent dans la branche de la tradition évangélique qui demeure convaincu de l’inerrance des Écritures comme incontournable. Keller considère avec Warfield que c’est d’une « irrépressible colère » que Jésus a été saisi devant la mort de Lazare et que la plupart des traductions ne font pas pleinement justice au texte grec47.

Quant à la raison pour laquelle Christ était en colère face à la mort de son ami Lazare, Keller, et Warfield avant lui, s’appuient sur le réformateur genevois du XVIe siècle, Jean Calvin48, pour avancer que Jésus brûlait de rage contre l’oppresseur de la race humaine derrière la tyrannie de la mort et la souffrance générale chez les humains. Dieu ne saurait donc en être blâmé, dit Keller.

En somme, la norme biblique demeure la principale source théologique de Keller dans l’entièreté de son traitement du thème de la souffrance. Quant aux commentateurs, lexicographes ou théologiens en appui aux passages comme Jean 11.33 et Jean 11.38 mentionnés ci-dessus et aux passages de 1 Pierre, Ésaïe et Daniel utilisés dans son développement théologique, ces ressources de l’héritage chrétien constituent un appui complémentaire somme toute relativement discret.

3.3. Réponse de l’héritage chrétien à des éléments du contexte culturel (Grégoire)

Après avoir dressé un tableau des cultures de la souffrance anciennes et contemporaines qui ont exercés ou continuent d’exercer leur influence en Occident49, même parmi les chrétiens, Keller s’appuie sur le pape Grégoire (a.d. 540-604), dit « le Grand », pour montrer que l’héritage chrétien proposait de meilleures ressources pour faire face à la souffrance que n’offrait la culture gréco-romaine : correction de Dieu pour pousser à la repentance; épreuve pour favoriser la croissance; situation pour favoriser une plus grande intimité avec Dieu50. Le pape Grégoire aurait été, selon Keller, le premier à identifier les différentes formes et sources ou causes de la souffrance. Le fait de réfléchir ainsi avec plus de nuance sur cette dimension des épreuves trouve son origine dans l’héritage chrétien et illustre la supériorité des ressources chrétiennes aux gréco-romaines.

3.4. Correction de l’héritage chrétien du Moyen-Âge par celui de la Réforme (Luther)

Keller ne peut toutefois pas faire valoir la supériorité du christianisme par rapport aux autres cultures de la souffrance51 sans souligner le dérapage qui s’est installé dans la religion chrétienne après l’époque du pape Grégoire. En effet, il est reconnu par la culture contemporaine occidentale que le christianisme est passé par une longue période où il en est venu peu à peu à préconiser la valeur méritoire des souffrances en vue d’acquérir le salut, conduisant au dolorisme.

Or, c’est en s’appuyant sur une autre branche de l’héritage chrétien que Keller défait ce nœud. Les convictions théologiques de Martin Luther ont conduit ce dernier à démontrer que la mort de Jésus sur la croix est le seul sacrifice méritoire du salut auquel quiconque peut se rattacher. Keller puise chez ce réformateur allemand du XVIe siècle pour démontrer que cette notion de mérite du christianisme du Moyen-Âge ne trouve aucun fondement dans les Écritures. C’est ici sur une branche de l’héritage chrétien qu’il fonde sa critique d’une autre branche de la tradition52.

3.5. Convergences et divergences entre la culture et la norme biblique (psychologie)

Dans son traitement de la recherche du sens par les personnes qui souffrent53, Keller s’appuie sur les travaux de la psychologie — c’est-à-dire d’une ressource provenant de la culture — pour suggérer qu’il « existe des bases tirées du sens commun et de l’observation empirique pour défendre l’idée que la souffrance produit la persistance, la force de caractère et l’espoir »54. Ayant établi ce principe Keller enchaîne en affirmant que « la Bible tient ceci pour acquis et nous en dit beaucoup plus à propos du sens et des bénéfices de la souffrance, ainsi que des divers objectifs qu’elle peut chercher à accomplir dans nos vies » 55, ce qu’il élabore ensuite explicitement56.

Concernant les attitudes à adopter face à la souffrance, Keller met en garde contre le motif de l’amélioration de soi comme fondement pour faire face aux difficultés de la vie, car la norme biblique ne soutient pas cette idée, malgré qu’elle soit tenue pour acquise en psychologie 57. Puis, il utilise des auteurs influents dans le domaine de la psychologie pour contrer des pratiques dominantes dans ce même domaine fondées sur des concepts déficients de la souffrance. Par ex., il est faux que la souffrance n’est rien d’autre qu’une interruption de la vie; elle contribue à la croissance des personnes qui savent en tirer profit dans une attitude adéquate. Il est encore faux de considérer la dépression comme nécessairement toujours négative dans la vie d’une personne; il arrive qu’elle exerce aussi une fonction bénéfique dans la vie de celui ou celle qui s’en est sorti58. Enfin, Keller démontre que ces remises en question sont conformes à la norme biblique59.

Conclusion

Je présenterai maintenant mes conclusions sur l’approche méthodologique de Keller, en même temps que celles sur l’importance de cette expression théologique pour le contexte québécois. Bien que mes conclusions soient fondées sur les travaux de Keller sur la souffrance, je soupçonne qu’elles s’appliquent aussi à plusieurs de ses autres livres, notamment à son livre sur la prière et à celui sur le mariage, car ceux-ci semblent construits selon cette même approche théologique.

L’on sent chez Keller une aisance aussi grande dans son traitement de la norme biblique que dans celui de l’héritage chrétien et du contexte culturel. Il sait puiser de la culture et de l’héritage chrétien les ressources utiles pour développer son propos, lequel est d’aider à faire face à la souffrance. Par contre, il n’hésitera pas du tout à contrer une idée culturellement admise, en ayant recours à une vue divergente également tirée de la culture, en s’appuyant sur l’héritage chrétien, en se fondant sur les Écritures, ou en combinant avec brio ces trois sources de savoir théologique et pratique.

L’importance de l’expression théologique de Keller à propos de la souffrance est de fournir au contexte québécois un modèle d’intégration des richesses dont disposent la culture et la tradition. Cela peut aider à vaincre les hésitations de certains à avoir recours à des outils comme ceux mis à disposition par divers domaines des sciences humaines et des différentes traditions chrétiennes.

Non moins importante est la contribution de Keller comme modèle pour ne pas endosser servilement les énoncés provenant des plus grands spécialistes des domaines les plus divers. Keller ouvre la voie pour que nous n’hésitions jamais à évaluer toute connaissance à la lumière du véritable savoir qui est accessible à ceux des Québécois qui, par la foi, acceptent que le monde a été formé par la Parole de Dieu et que l’Écriture est un guide sûr.

Comme le préconise Grenz, Keller adopte une attitude critique face à ce qu’il retient ou rejette en provenance des divers héritages chrétiens que nous ont laissés des siècles d’histoire, ainsi qu’à ce qui continue d’être produit par les diverses branches du christianisme sur tous les continents. Nous, Québécois, n’avons pas à craindre de retirer ce qui est bon de l’héritage chrétien, sachant que c’est la norme normante des Écritures qui nous sert de guide pour déterminer ce que nous retenons. L’exemple de Keller peut également nous aider à évaluer une branche de l’héritage chrétien qui se serait égarée des Écritures, à l’aide d’une branche de notre héritage demeurée plus près d’elles.

Choisir de citer un auteur en appui à une réflexion théologique ne signifie pas que nous endossons le mouvement chrétien ou l’organisation religieuse d’appartenance de cet auteur ni que nous admettons comme vrai quoi que ce soit d’autre qu’il ait pu écrire par ailleurs. Cela signifie seulement que ce que nous retenons d’un auteur nous aide à réfléchir à une question précise, soit pour corriger un écart face aux Écritures, soit pour enrichir notre compréhension de celles-ci, ou encore pour parvenir à comprendre une dimension de la vie qui n’est pas traitée dans les textes bibliques.

Auteur : Daniel Garneau, B Th, B Com, MA
Publication : le 1er juin 2017

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1 Voir Daniel Garneau, Comment évaluer un énoncé ou une pratique théologique selon le modèle méthodologique à trois piliers de Stanley Grenz : Bible, héritage, culture.

2 Christopher J. H. Wright, The Mission of God, Unlocking the Bible’s Grand Narrative, 2006, IVP Academic : Downers Grove (Illinois), p. 17, 26, 33ss.

3 Timothy Keller, Walking with God through Pain and Suffering, 2013, Penguin Books : Yew York, p. 5 et voir p. 6.

4 Keller, Walking with God, p. 6.

5 Keller, Walking with God, p. 28-31.

6 Keller, Walking with God, p. 37.

7 Keller, Walking with God, p. 43. Appuis bibliques de Keller : Jean 1.1, 14.

8 Keller, Walking with God, p. 44-45. Appuis bibliques de Keller : Jn 1.12-13; Jn 3; Eph. 1-2; 1 Pi 1-2; Apc 1-3; 21.

9 Keller, Walking with God, p.235.

10 Keller, Walking with God, p. 46, ma traduction.

11 Keller, Walking with God, p. 45-47.

12 Keller, Walking with God, p. 54-56.

13 Keller, Walking with God, p. 85-109, 115.

14 Keller, Walking with God, p. 53-54.

15 Keller, Walking with God, p. 57-60.

16 Keller, Walking with God, p. 58, ma traduction.

17 Keller, Walking with God, p. 59, ma traduction.

18 Keller, Walking with God, p. 113-122.

19 Keller, Walking with God, p. 115, ma traduction.

20 Keller, Walking with God, p. 159, ma traduction.

21 Keller, Walking with God, p. 187, ma traduction.

22 Keller, Walking with God, p. 118-121.

23 Keller, Walking with God, p. 130.

24 Keller, Walking with God, p. 153, ma traduction.

25 Keller, Walking with God, p. 198.

26 Keller, Walking with God, p. 202.

27 Keller, Walking with God, chapitre 6, The Sovereigny of God, p. 130-146.

28 Keller, Walking with God, p. 205-221.

29 Keller, Walking with God, p. 205.

30 Keller, Walking with God, p. 225-319.

31 Keller, Walking with God, partie 3, Walking with God in the Furnace, p. 223-239.

32 Keller, Walking with God, p. 80, ma traduction.

33 Keller, Walking with God, partie 3, Walking with God in the Furnace, p. 223-239.

34 Keller, Walking with God, chapitre 11, Walking, p. 225-239.

35 Keller, Walking with God, p. 225, ma traduction.

36 Keller, Walking with God, p. 225, ma traduction.

37 Keller, Walking with God, p. 226, ma traduction.

38 Keller, Walking with God, p. 226, ma traduction.

39 Keller, Walking with God, p. 226, ma traduction.

40 Keller, Walking with God, p. 226, ma traduction.

41 Keller, Walking with God, p. 136-139.

42 Keller, Walking with God, chapitre 11, Walking, p. 225-239.

43 Voir, par exemple, Keller, Walking with God, p. 347-348, les notes no 335, 336, 339, 340, 341, 342, 343.

44 Keller, Walking with God, chapitre 6, The Soverigny of God, p. 130-146.

45 Keller, Walking with God, p. 136.

46 Keller, Walking with God, p. 138-139.

47 Keller, Walking with God, p. 136.

48 Keller, Walking with God, p. 136-137.

49 Keller, Walking with God, chapitre 1, The Cultures of Suffering, p. 13-34.

50 Keller, Walking with God, p. 47.

51 Keller, Walking with God, chapitre 2, The Victory of Christianity, p. 35-63.

52 Keller, Walking with God, p. 48-50.

53 Keller, Walking with God, chapitre 8, The Reason for Suffering, p. 163-185.

54 Keller, Walking with God, p. 166.

55 Keller, Walking with God, p. 166.

56 Keller, Walking with God, p. 167-180.

57 Keller, Walking with God, p. 186-188.

58 Keller, Walking with God, p. 188-190.

59 Keller, Walking with God, p. 190-198.